Les Soirées de Saint-Pétersbourg.
ou
Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence.
par le comte Joseph de Maistre
(1753-1821).
Premier entretien.
Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée
des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe,
avec le conseiller privé de T***, membre du sénat
de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B***, jeune
Français que les orages de la révolution de son
pays et une foule d'événements bizarres avaient
poussé dans cette capitale. L'estime réciproque,
la conformité de goûts, et quelques relations
précieuses de services et d'hospitalité, avaient
formé entre nous une liaison intime. L'un et l'autre
m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de
campagne où je passais l'été. Quoique
située dans l'enceinte de la ville, elle est cependant
assez éloignée du centre pour qu'il soit permis de
l'appeler campagne et même solitude; car il
s'en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit
occupée par les bâtiments; et quoique les vides qui
se trouvent dans la partie habitée se remplissent
à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir si
les habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites
tracées par le doigt hardi de Pierre Ier.
Il était à peu près neuf heures du soir;
le soleil se couchait par un temps superbe; le faible vent qui
nous poussait expira dans la barque que nous vîmes badiner.
Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais
impérial la présence du souverain, tombant
immobile le long du mât qui le supporte, proclama le
silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leurs
ordonnâmes de nous conduire lentement.
Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une
belle nuit d'été à
Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la
rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus
désirables, un charme particulier; soit que
réellement, comme je le crois, elles soient plus douces
et plus calmes que dans les plus beaux climats.
Le soleil qui, dans les zones tempérées, se
précipite à l'occident, et ne laisse après
lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une
terre dont il semble se détacher à regret. Son
disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme
un char enflammé sur les sombres forêts qui
couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par
le vitrage du palais, donnent au spectateur l'idée d'un
vaste incendie.
Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des
bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La
Néva coule à pleins bords au sein d'une
cité magnifique: ses eaux limpides touchent le gazon des
îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de
la ville elle est contenue par deux quais de granit,
alignés à perte de vue, espèce de
magnificence répétée dans les trois grands
canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible
de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.
Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens:
on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs
voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les
fruits des zones brûlantes et toutes les productions de
l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur
la Néva avec des bosquets d'orangers: ils retrouvent en
arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron, et tous les
fruits de leur terre natale. Bientot le Russe opulent s'empare
des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans
compter, à l'avide marchand.
Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes
chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se
laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles
eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs
maîtres jouissaient en silence de la beauté du
spectacle et du calme de la nuit.
Près de nous une longue barque emportait rapidement
une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi,
garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents.
Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs,
envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique
n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la
seule chose particulière à un peuple qui ne soit
pas ancienne. Une foule d'homme vivants ont connu l'inventeur,
dont le nom réveille constamment dans sa patrie
l'idée de l'antique hospitalité, du luxe
élégant et des nobles plaisirs. Singulière
mélodie! emblème éclatant fait pour occuper
l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre
que les instruments sachent ce qu'ils font? vingt ou trente
automates agissant ensemble produisent une pensée
étrangère à chacun d'eux; le
mécanisme aveugle est dans l'individu: le calcul
ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.
La statue équestre de Pierre Ier s'élève
sur le bord de la Néva, à l'une des
extrémités de l'immense place d'Isaac. Son
visage sévère regarde le fleuve et semble encore
animer cette navigation, créée par le génie
fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil
contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par
une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un
marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives
désolées, d'où la nature semblait avoir
exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa
des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur
postérité qui se presse autour de l'auguste
effigie: on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze
protège ou menace.
À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le
chant des bateliers et le bruit confus de la ville
s'éloignaient insensiblement. Le soleil était
descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient
une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne
saurait peindre, et que je n'ai vu jamais ailleurs. La
lumière et les ténèbres semblaient se
mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent
qui couvre alors ces campagnes.
Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de
ces moments si rares dans la vie où le coeur est
inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et
inattendu; si une femme, des enfants, des frères
séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de
réunion, devaient tout à coup tomber dans mes
bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de
ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en
présence de ces Russes hospitaliers.
Sans nous communiquer nos sensations, nous jouissions avec
délices de la beauté du spectacle qui nous
entourait, lorsque le chevalier de B***, rompant brusquement le
silence, s'écria: ' Je voudrais bien voir ici, sur
cette même barque où nous sommes, un de ces hommes
pervers, nés pour le malheur de la société;
un de ces monstres qui fatiguent la terre...
' Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la
question de ses deux amis parlant à la fois)? -
' Je lui demanderais, reprit le chevalier, si cette nuit
lui paraît aussi belle qu'à nous.
L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre
rêverie: bientôt son idée originale engagea
entre nous la conversation suivante, dont nous étions
fort éloignés de prévoir les suites
intéressantes.
LE COMTE.
Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles
nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser, ou plutôt
s'étourdir; jamais ils n'ont de jouissances
réelles. Je ne les crois point susceptibles
d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au
demeurant, Dieu veuille les écarter de notre barque.
LE CHEVALIER.
Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux?
Je voudrais le croire aussi; cependant j'entends dire chaque
jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi
réellement, je serais un peu fâché que la
Providence eût réservé entièrement
pour un autre monde la punition des méchants et la
récompense des justes: il me semble qu'un petit
à-compte de part et d'autre dès cette vie
même n'aurait rien gâté. C'est ce qui me
ferait désirer au moins que les méchants, comme
vous le croyez, ne fussent pas susceptibles de certaines
sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas
trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que
vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si forts dans ce
genre de philosophie.
Pour moi qui, dans les camps nourri dès mon enfance
Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,
je vous avoue que je ne me suis pas trop informé de
quelle manière il plaît à Dieu d'exercer sa
justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en
réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde,
que s'il punit dès cette vie, au moins il ne se presse
pas.
LE COMTE.
Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien
consacrer la soirée à l'examen de cette question,
qui n'est pas difficile en elle-même, mais qui a
été embrouillée par les sophismes de
l'orgueil et de sa fille aînée l'irréligion.
J'ai grand regret à ces symposiaques, dont
l'antiquité nous a laissé quelques monuments
précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut
vivre avec elles, pour ne pas devenir sauvages. Les
sociétés nombreuses ont leur prix; il faut
même savoir s'y prêter de bonne grâce; mais
quand on a satisfait à tous les devoirs imposés
par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent
quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne
sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point.
Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante
n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière
plus utile et plus agréable même que les discours
légers ou répréhensibles qui animent les
nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, une
assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et
Minerve à la même table, pour défendre
à l'un d'être libertin et à l'autre
d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et
d'ailleurs notre petite symposie le rejette
expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure
que celle des anciens; invitons-la à prendre le
thé avec nous: elle est affable et n'aime pas le bruit;
j'espère qu'elle viendra.
Vous voyez déjà cette petite terrasse
supportée par quatre colonnes chinoises au-dessus de
l'entrée de ma maison: mon cabinet de livres ouvre
immédiatement sur cette espèce de
belvédère, que vous nommerez si vous voulez un
grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil antique,
j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux
fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit
à ce qu'on appelle vulgairement bonheur: je vous
avoue même qu'avant de m'être raffermi par de
salutaires réflexions, il m'est arrivé trop
souvent de me demander à moi-même: Que me
reste-t-il? Mais la conscience, à force de me
répondre MOI, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis
longtemps je ne suis pas même tenté de me plaindre.
C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je
trouve des moments délicieux. Tantôt je m'y livre
à de sublimes méditations: l'état où
elles me conduisent par degrés tient du ravissement.
Tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres
vénérables qui furent jadis pour moi des
divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme
des génies tutélaires. Souvent il me semble
qu'elles me font signe; mais lorsque je m'élance vers
elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je
possède encore, et la vie me paraît aussi belle que
si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.
Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la
lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont
là sous ma main: il m'en faut peu, car je suis depuis
longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une
foule d'ouvrage qui jouissent encore d'une grande
réputation...
Les trois amis ayant débarqué et pris place
autour de la table à thé, la conversation reprit
son cours.
LE SÉNATEUR.
Je suis charmé qu'une saillie de M. le chevalier nous
ait fait naître l'idée d'une symposie
philosophique. Le sujet que nous traiterons ne saurait
être plus intéressant: le bonheur des
méchants, le malheur des justes! C'est le grand
scandale de la raison humaine. Pourrions-nous mieux employer une
soirée qu'en la consacrant à l'examen de ce
mystère de la métaphysique divine? Nous serons
conduits à sonder, autant du moins qu'il est permis
à la faiblesse humaine, l'ensemble des voies de la
Providence dans le gouvernement du monde moral. Mais je vous
en avertis, M. le Comte, il pourrait bien vous arriver, comme
à la sultane Schéerazade, de n'en
être pas quitte pour une soirée: je ne dis pas que
nous allions jusqu'à mille et une; il y aurait de
l'indiscrétion; mais nous y reviendrons au moins plus
souvent que vous ne l'imaginez.
LE COMTE.
Je prends ce que vous dites pour une politesse et non pour
une menace. Au reste, messieurs, je puis vous renvoyer ou l'une
ou l'autre, comme vous me l'adressez. Je ne demande ni accepte
même de partie principale dans mes entretiens; nous
mettrons, si vous le voulez bien, nos pensées en commun:
je ne commence même que sous cette condition.
Il y a longtemps, messieurs, qu'on se plaint de la Providence
dans la distribution des biens et des maux; mais je vous avoue
que jamais ces difficultés n'ont pu faire la moindre
impression sur mon esprit. Je vois avec une certitude
d'intuition, et j'en remercie humblement cette Providence, que
sur ce point l'homme SE TROMPE dans toute la force du terme et
dans le sens naturel de l'expression.
Je voudrais pouvoir dire comme Montaigne: L'homme se pipe,
car c'est le véritable mot. Ou, sans doute l'homme se
pipe; il est dupe de lui-même; il prend les sophismes
de son coeur naturellement rebelle (hélas! rien n'est
plus certain) pour les doutes réels nés dans son
entendement. Si quelquefois la superstition croit de croire,
comme on le lui a reproché, plus souvent encore, soyez-en
sûrs, l'orgueil croit ne pas croire. C'est toujours
l'homme qui se pipe; mais, dans le second cas, c'est bien
pire.
Enfin, messieurs, il n'y a pas de sujet sur lequel je me
sente plus fort que celui du gouvernement temporel de la
Providence: c'est donc avec une parfaite conviction, c'est avec
une satisfaction délicieuse que j'exposerai à deux
hommes que j'aime tendrement quelques pensées utiles que
j'ai recueillies sur la route, déjà longue, d'une
vie consacrée tout entière à des
études sérieuses.
LE CHEVALIER.
Je vous entendrai avec le plus grand plaisir, et je ne doute
pas que notre ami commun ne vous accorde la même
attention; mais permettez-moi, je vous en prie, de commencer par
vous chicaner avant que vous ayez commencé, et ne
m'accuser point de répondre à votre silence;
car c'est tout comme si vous aviez déjà
parlé, et je sais très bien ce que vous allez me
dire. Vous êtes, sans le moindre doute, sur le point de
commencer par où les prédicateurs finissent, par
la vie éternelle. ' Les méchants sont
heureux dans ce monde; mais ils seront tourmentés dans
l'autre: les justes, au contraire, souffrent dans celui-ci; mais
ils seront heureux dans l'autre. Voilà ce qu'on
trouve partout. Et pourquoi vous cacherais-je que cette
réponse tranchante ne me satisfait pas pleinement? Vous
ne me soupçonnerez pas, j'espère, de vouloir
détruire ou affaiblir cette grande preuve; mais il me
semble qu'on ne lui nuirait point du tout en l'associant
à d'autres.
LE SÉNATEUR.
Si M. le chevalier est indiscret ou trop
précipité, j'avoue que j'ai tort comme lui et
autant que lui; car j'étais sur le point de vous
quereller aussi avant que vous eussiez entamé la
question: ou, si vous voulez que je vous parle plus
sérieusement, je voulais vous prier de sortir des routes
battues. J'ai lu plusieurs de vos écrivains
ascétiques du premier ordre, que je vénère
infiniment; mais, tout en leur rendant la justice qu'ils
méritent, je ne vois pas sans peine que, sur cette grande
question des voies de la justice divine dans ce monde, ils
semblent presque tous passer condamnation sur le fait, et
convenir qu'il n'y a pas moyen de justifier la Providence divine
dans cette vie. Si cette proposition n'est pas fausse, elle me
paraît au moins extrêmement dangereuse; car il y a
beaucoup de danger à laisser croire aux hommes que la
vertu ne sera récompensée et le vice puni que dans
l'autre vie. Les incrédules, pour qui ce monde est tout,
ne demandent pas mieux, et la foule même doit être
rangée sur la même ligne: l'homme est si distrait,
si dépendant des objets qui le frappent, si dominé
par ses passions, que nous voyons tous les jours le croyant le
plus soumis braver les tourments de la vie future pour le plus
misérable plaisir. Que sera-ce de celui qui ne croit pas
ou qui croit faiblement? Appuyons donc tant qu'il vous plaira
sur la vie future qui répond à toutes les
objections; mais s'il existe dans ce monde un véritable
gouvernement moral, et si, dès cette vie même, le
crime doit trembler, pourquoi le décharger de cette
crainte?
LE COMTE.
Pascal observe quelque part que la dernière chose
qu'on découvre en composant un livre, est de savoir
quelle chose on doit placer la première: je ne fais
point un livre, mes bons amis, mais je commence un discours qui
peut-être sera long, et j'aurais pu balancer sur le
début: heureusement vous me dispensez du travail de la
délibération; c'est vous-mêmes qui
m'apprenez par où je dois commencer.
L'expression familière qu'on ne peut adresser
qu'à un enfant ou à un inférieur, vous
ne savez ce que vous dites, est néanmoins le
compliment qu'un homme sensé aurait droit de faire
à la foule qui se mêle de disserter sur les
questions épineuses de la philosophie. Avez-vous jamais
entendu, messieurs, un militaire se plaindre qu'à la
guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et
qu'il suffit d'être un scélérat pour
être invulnérable? Je suis sûr que non, parce
que en effet chacun sait que les balles ne choisissent personne.
J'aurais bien droit d'établir au moins une parité
parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires,
et les maux de la vie en général par rapport
à tous les hommes; et cette parité,
supposée exacte, suffirait seule pour faire
disparaître une difficulté fondée sur une
fausseté manifeste; car il est non seulement faux, mais
évidemment FAUX que le crime soit en
général heureux, et la vertu malheureuse en ce
monde: il est, au contraire, de la plus grande
évidence que les biens et les maux sont une espèce
de loterie où chacun sans distinction peut tirer un
billet blanc ou noir. Il faudrait donc changer la question, et
demander pourquoi, dans l'ordre temporel, le juste n'est pas
exempt des maux qui peuvent affliger le coupable; et pourquoi le
méchant n'est pas privé des biens dont le juste
peut jouir? Mais cette question est tout à fait
différente de l'autre, et je suis même fort
étonné si le simple énoncé ne vous
en démontre pas l'absurdité; car c'est une de mes
idées favorites que l'homme droit est assez
communément averti, par un sentiment intérieur, de
la fausseté ou de la vérité de certaines
propositions avant tout examen, souvent même sans avoir
fait les études nécessaires pour être en
état de les examiner avec une parfaite connaissance de
cause.
LE SÉNATEUR.
Je suis si fort de votre avis et si amoureux de cette
doctrine, que je l'ai peut-être exagérée en
la portant dans les sciences naturelles; cependant je puis, au
moins jusqu'à un certain point, invoquer
l'expérience à cet égard. Plus d'une fois
il m'est arrivé, en matière de physique ou
d'histoire naturelle, d'être choqué, sans trop
savoir dire pourquoi, par de certaines opinions
accréditées, que j'ai eu le plaisir ensuite (car
c'en est un) de voir attaquées, et même
tournées en ridicule par des hommes profondément
versés dans ces même sciences, dont je me pique
peu, comme vous savez. Croyez-vous qu'il faille être
l'égal de Descartes pour avoir le droit de se moquer de
ses tourbillons? Si l'on vient me raconter que cette
planète que nous habitons n'est qu'une
éclaboussure du soleil, enlevée, il y a quelques
millions d'années, par une comète extravagante
courant dans l'espace; ou que les animaux se font comme des
maisons, en mettant ceci à côté de cela; ou
que toutes les couches de notre globe ne sont que le
résultat fortuit d'une précipitation chimique, et
cent autres belles choses de ce genre qu'on a
débitées dans notre siècle, faut-il donc
avoir beaucoup lu, beaucoup réfléchi, faut-il
être de quatre ou cinq académies pour sentir
l'extravagance de ces théories? Je vais plus loin; je
crois que dans les questions mêmes qui tiennent aux
sciences exactes, ou qui paraissent reposer entièrement
sur l'expérience, cette règle de la conscience
intellectuelle n'est pas à beaucoup près nulle
pour ceux qui ne sont point initiés à ces sortes
de connaissances; ce qui me conduit à douter, je vous
l'avoue en baissant la voix, de plusieurs choses qui passent
généralement pour certaines. L'explication des
marées par l'attraction luni-solaire, la
décomposition et la recomposition de l'eau, d'autres
théories encore que je pourrais vous citer et qui passent
aujourd'hui pour des dogmes, refusent absolument d'entrer dans
mon esprit, et je me sens invinciblement porté à
croire qu'un savant de bonne foi viendra quelque jour nous
apprendre que nous étions dans l'erreur sur ces grands
objets, ou qu'on ne s'entendait pas. Vous me direz
peut-être (l'amitié en a le droit): C'est pure
ignorance de votre part. Je me le suis dit mille fois
à moi-même. Mais dites-moi à votre tour
pourquoi je ne serais pas également indocile à
d'autres vérités? Je les crois sur la parole des
maîtres, et jamais il ne s'élève dans mon
esprit une seule idée contre la foi.
D'où vient alors ce sentiment intérieur qui se
révolte contre certaines théories? On les appuie
sur des arguments que je ne saurais pas renverser, et cependant
cette conscience dont nous parlons n'en dit pas moins: Quodcunque
ostendis mihi sic, incredulus odi.
LE COMTE.
Vous parlez latin, monsieur le sénateur, quoique nous
ne vivions point ici dans un pays latin. C'est très bien
fait à vous de faire des excursions sur des terres
étrangères; mais vous auriez dû ajouter dans
les règles de la politesse, avec la permission de
monsieur le chevalier.
LE CHEVALIER.
Vous me plaisantez, monsieur le comte: sachez, s'il vous
plaît, que je ne suis point du tout aussi brouillé
que vous pourriez le croire avec la langue de l'ancienne Rome.
Il est vrai que j'ai passé la fin de mon bel âge
dans les camps, où l'on cite peu Cicéron; mais je
l'ai commencé dans un pays où l'éducation
elle-même commence presque toujours par le latin. J'ai
fort bien compris le passage que je viens d'entendre, sans
savoir cependant à qui il appartient. Au reste, je n'ai
pas la prétention d'être sur ce point, ni sur tant
d'autres, l'égal de monsieur le sénateur dont
j'honore infiniment les grandes et solides connaissances. Il a
bien le droit de me dire, même avec une certaine emphase:
. . . . . . . . . . . . . . Va dire à ta patrie
Qu'il est quelque savoir au bord de la Scythie.
Mais permettez, je vous prie, messieurs, au plus jeune de
vous de vous ramener dans le chemin dont nous nous sommes
étrangement écartés. Je ne sais comment
nous sommes tombés de la Providence au latin.
LE COMTE.
Quelque sujet qu'on traite, mon aimable ami, on parle
toujours d'elle. D'ailleurs une conversation n'est point un
livre; peut-être même vaut-elle mieux qu'un livre,
précisément parce qu'elle permet de divaguer un
peu. Mais pour rentrer dans notre sujet par où nous en
sommes sortis, je n'examinerai pas dans ce moment jusqu'à
quel point on peut se fier à ce sentiment
intérieur que M. le sénateur appelle, avec une
grande justesse, conscience intellectuelle.
Je me permettrai encore moins de discuter les exemples
particuliers auxquels il l'a appliquée; ces
détails nous conduiraient trop loin de notre sujet. Je
dirai seulement que la droiture du coeur et la pureté
habituelle d'intention peuvent avoir des influences
secrètes et des résultats qui s'étendent
bien plus loin qu'on ne l'imagine communément. Je suis
donc très disposé à croire que chez des
hommes tels que ceux qui m'entendent, l'instinct secret dont
nous parlions tout à l'heure devinera juste assez
souvent, même dans les sciences naturelles; mais je suis
porté à le croire à peu près
infaillible lorsqu'il s'agit de philosophie rationnelle, de
morale, de métaphysique et de théologie naturelle.
Il est infiniment digne de la suprême sagesse, qui a tout
créé et tout réglé, d'avoir
dispensé l'homme de la science dans tout ce qui
l'intéresse véritablement. J'ai donc eu raison
d'affirmer que la question qui nous occupe étant une fois
posée exactement, la détermination
intérieure de tout esprit bien fait devait
nécessairement précéder la discussion.
LE CHEVALIER.
Il me semble que M. le sénateur approuve, puisqu'il
n'objecte rien. Quant à moi, j'ai toujours eu pour maxime
de ne jamais contester sur les opinions utiles. Qu'il y ait une
conscience pour l'esprit comme il y en a une pour le coeur,
qu'un sentiment intérieur conduise l'homme de bien, et le
mette en garde contre l'erreur dans les choses mêmes qui
semblent exiger un appareil préliminaire d'études
et de réflexions, c'est une opinion très digne de
la sagesse divine et très honorable pour l'homme: ne
jamais nier ce qui est utile, ne jamais soutenir ce qui pourrait
nuire, c'est, à mon sens, une règle sacrée
qui devrait surtout conduire les hommes que leur profession
écarte comme moi des études approfondies.
N'attendez donc aucune objection de ma part: cependant, sans
nier que le sentiment chez moi ait déjà pris
parti, je n'en prierai pas moins M. le comte de vouloir bien
encore s'adresser à ma raison.
LE COMTE.
Je vous le répète; je n'ai jamais compris cet
argument éternel contre la Providence, tiré du
malheur des justes et de la prospérité des
méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est
homme de bien, et si le méchant prospérait de
même parce qu'il est méchant, l'argument serait
insoluble; il tombe à terre si l'on suppose seulement que
le bien et le mal sont distribués indifféremment
à tous les hommes. Mais les fausses opinion ressemblent
à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de
grands coupables, et dépensée ensuite par
d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir
ce qu'il font. C'est l'impiété qui a d'abord fait
grand bruit de cette objection; la légèreté
et la bonhomie l'ont répétée: mais en
vérité ce n'est rien. Je reviens à ma
première comparaison: un homme de bien est tué
à la guerre, est-ce une injustice? Non, c'est un malheur.
S'il a la goutte ou la gravelle; si son ami le trahit; s'il est
écrasé par la chute d'un édifice, etc.,
c'est encore un malheur; mais rien de plus, puisque tous les
hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de
disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande
vérité: Qu'une loi générale, si
elle n'est injuste pour tous, ne saurait l'être pour
l'individu. Vous n'aviez pas une telle maladie, mais vous
pouviez l'avoir; vous l'avez, mais vous pouviez en être
exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait
échapper; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne
sont pas morts; mais tous étaient là pour mourir.
Dès lors plus d'injustice: la loi juste n'est point celle qui a sont effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous (Note 1); l'effet sur tel ou tel individu n'est plus qu'un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer;
malheureusement on les aime et on les cherche: le coeur humain,
continuellement révolté contre l'autorité
qui le gêne, fait des contes à l'esprit qui les
croit; nous accusons la Providence, pour être
dispensés de nous accuser nous-mêmes; nous
élevons contre elle des difficultés que nous
rougirions d'élever contre un souverain ou contre un
simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose
étrange! il nous est plus aisé d'être justes
envers les hommes qu'envers Dieu [ Multos inveni aequos adversus homines; adversus Deos, neminem. (Sen, Ep. XCV.)].
Il me semble, messieurs, que j'abuserais de votre patience si
je m'étendais davantage pour vous prouver que la question
est ordinairement mal posée, et que réellement on
ne sait ce qu'on dit lorsqu'on se plaint que le vice est
heureux, et la vertu malheureuse dans ce monde; tandis que, en
faisant même la supposition la plus favorable aux
murmurateurs, il est manifestement prouvé que les maux de
toute espèce pleuvent sur tout le genre humain comme les
balles sur une armée, sans aucune distinction de
personnes. Or, si l'homme de bien ne souffre pas parce qu'il
est homme de bien, et si le méchant ne
prospère pas parce qu'il est méchant,
l'objection disparaît, et le bon sens a vaincu.
LE CHEVALIER.
J'avoue que si l'on s'en tient à la distribution des
maux physiques et extérieurs, il y a évidemment
inattention ou mauvaise foi dans l'objection qu'on en tire
contre la Providence; mais il me semble qu'on insiste bien plus
sur l'impunité des crimes: c'est là le grand
scandale, et c'est l'article sur lequel je suis le plus curieux
de vous entendre.
LE COMTE.
Il n'est pas temps encore, M. le chevalier. Vous m'avez
donné gain de cause un peu trop vite sur ces maux que
vous appelez extérieurs. Si j'ai toujours
supposé, comme vous l'avez vu, que ces maux
étaient distribués également à tous
les hommes, je l'ai fait uniquement pour me donner ensuite plus
beau jeu; car, dans le vrai, il n'en est rien. Mais, avant
d'aller plus loin, prenons garde, s'il vous plaît, de ne
pas sortir de la route; il y a des questions qui se touchent,
pour ainsi dire, de manière qu'il est aisé de
glisser de l'une à l'autre sans s'en apercevoir: de
celle-ci, par exemple: Pourquoi le juste souffre-t-il? on
se trouve insensiblement à une autre: Pourquoi l'homme
souffre-t-il? La dernière cependant est toute
différente; c'est celle de l'origine du mal.
Commençons donc par écarter toute
équivoque. Le mal est sur la terre; hélas!
c'est une vérité qui n'a pas besoin d'être
prouvée; mais de plus: Il y est très justement,
et Dieu ne saurait en être l'auteur: c'est une autre
vérité dont nous ne doutons, j'espère, ni
vous ni moi, et que je puis me dispenser de prouver, car je sais
à qui je parle.
LE SÉNATEUR.
Je professe de tout mon coeur la même
vérité, et sans aucune restriction; mais cette
profession de foi, précisément à cause de
sa latitude, exige une explication. Votre saint Thomas a dit
avec ce laconisme logique qui le distingue: Dieu est l'auteur
du mal qui punit, mais non de celui qui souille [ Deus est auctor mali quod est poena, non autem mali quod est culpa. (S. Thom. S. Theol. p. 1. Quaest. 49, art.. ]
Il a certainement raison dans un sens; mais il faut s'entendre:
Dieu est l'auteur du mal qui punit, c'est-à-dire
du mal physique ou de la douleur, comme un souverain est
l'auteur des supplices qui sont infligés sous ses lois.
Dans un sens reculé et indirect, c'est bien lui
qui pend et qui roue, puisque toute autorité et toute
exécution légale part de lui; mais, dans le sens
direct et immédiat, c'est le voleur, c'est le faussaire,
c'est l'assassin, etc., qui sont les véritables auteurs
de ce mal qui les punit; ce sont eux qui bâtissent
les prisons, qui élèvent les gibets et les
échafauds. En tout cela le souverain agit, comme la Junon
d'Homère, de son plein gré, mais fort à
contre-coeur [ Ekòon aékonti ge thumôo. Iliad. IV, 45.] Il en est de même de Dieu (en
excluant toujours toute comparaison rigoureuse qui serait
insolente). Non seulement il ne saurait être, dans aucun
sens, l'auteur du mal moral, ou du péché;
mais l'on ne comprend pas même qu'il puisse être
originairement l'auteur du mal physique, qui n'existerait pas si
la créature intelligente ne l'avait rendu
nécessaire en abusant de sa liberté. Platon l'a
dit, et rien n'est plus évident de soi: L'être
bon ne peut vouloir nuire à personne Probus invidet nemini. In Tim. Mais comme on ne s'avisera jamais de soutenir que l'homme de bien
cesse d'être tel parce qu'il châtie justement son
fils, ou parce qu'il tue un ennemi sur le champ de bataille, ou
parce qu'il envoie un scélérat au supplice,
gardons-nous, comme vous le disiez tout à l'heure, M. le
comte, d'être moins équitable envers Dieu qu'envers
les hommes. Tout esprit droit est convaincu par intuition que le
mal ne saurait venir d'un Etre tout-puissant. Ce fut ce
sentiment infaillible qui enseigna jadis au bon sens romain de
réunir, comme par un lien nécessaire, les deux
titres augustes de TRES-BON et de TRES-GRAND. Cette magnifique
expression, quoique née dans le sein du paganisme, a paru
si juste, qu'elle a passé dans votre langue religieuse,
si délicate et si exclusive. Je vous dirai même en
passant qu'il m'est arrivé plus d'une fois de songer que
l'inscription antique, IOVI OPTIMO MAXIMO, pourrait se placer
tout entière sur le fronton de vos temples latins:
car qu'est-ce que IOV-I, sinon IOV-AH ?(Note 2)
LE COMTE.
Vous sentez bien que je n'ai pas envie de disputer sur tout
ce que vous venez de dire. Sans doute, le mal physique n'a pu
entrer dans l'univers que par la faute des créatures
libres; il ne peut y être que comme remède ou
expiation, et par conséquent il ne peut avoir Dieu pour
auteur direct; ce sont des dogmes incontestables pour nous.
Maintenant je reviens à vous, M. le chevalier. Vous
conveniez tout à l'heure qu'on chicanait mal à
propos la Providence sur la distribution des biens et des maux,
mais que le scandale roule surtout sur l'impunité des
scélérats. Je doute cependant que vous puissiez
renoncer à la première objection sans abandonner
la seconde; car s'il n'y a point d'injustice dans la
distribution des maux, sur quoi fonderez-vous les plaintes de la
vertu? Le monde n'étant gouverné que par des lois
générales, vous n'avez pas, je crois, la
prétention que, si les fondements de la terrasse
où nous parlons étaient mis subitement en l'air
par quelque éboulement souterrain, Dieu fût
obligé de suspendre en notre faveur les lois de la
gravité, parce que cette terrasse porte dans ce moment
trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé; nous
tomberions certainement, et nous serions écrasés.
Il en serait de même si nous avions été
membres de la loge des illuminés de
Bavière, ou du comité du salut public.
Voudriez-vous lorsqu'il grêle que le champ du juste
fût épargné? voilà donc un miracle.
Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime
après la récolte, il faudrait encore qu'elle
pourrît dans ses greniers: voilà un autre miracle,
le miracle deviendrait l'état ordinaire du monde;
c'est-à-dire qu'il ne pourrait plus y avoir de miracle;
que l'exception serait la règle, et le désordre
l'ordre. Exposer de pareilles idées, c'est les
réfuter suffisamment.
Ce qui nous trompe encore assez souvent sur ce point, c'est
que nous ne pouvons nous empêcher de prêter à
Dieu, sans nous en apercevoir, les idées que nous avons
sur la dignité et l'importance des personnes. Par rapport
à nous, ces idées sont très justes, puisque
nous sommes tous soumis à l'ordre établi dans la
société; mais lorsque nous les transportons dans
l'ordre général, nous ressemblons à cette
reine qui disait: Quand il s'agit de damner les gens de notre
espèce, croyez que Dieu y pense plus d'une fois.
Élisabeth de France monte sur l'échafaud:
Robespierre y monte un instant après. L'ange et le
monstre s'étaient soumis en entrant dans le monde
à toutes les lois générales qui le
régissent. Aucune expression ne saurait
caractériser le crime des scélérats qui
firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste de
l'univers; cependant, par rapport à l'ordre
général, il n'y a point d'injustice; c'est
toujours un malheur attaché à la condition de
l'homme, et rien de plus. Tout homme, en qualité
d'homme, est sujet à tous les malheurs de
l'humanité: la loi est générale, donc
elle n'est pas injuste. Prétendre que la dignité
ou les indignités de l'homme doivent le soustraire
à l'action d'un tribunal inique ou trompé, c'est
précisément vouloir qu'elles l'exemptent de
l'apoplexie, par exemple, ou même de la mort.
Observez cependant que, malgré ces lois
générales et nécessaires, il s'en faut de
beaucoup que la prétendue égalité, sur
laquelle j'ai insisté jusqu'à présent, ait
lieu réellement. Je l'ai supposée, comme je vous
l'ai dit, pour me donner plus beau jeu; mais rien n'est
plus faux, et vous allez le voir.
Commencez d'abord par ne jamais considérer l'individu:
la loi générale, la loi visible et visiblement
juste est que la plus grande masse de bonheur, même
temporel, appartient, non pas à l'homme vertueux, mais
à la vertu. S'il en était autrement, il n'y
aurait plus vice ni vertu, ni mérite, ni
démérite, et par conséquent plus d'ordre
moral. Supposez que chaque action vertueuse soit payée,
pour ainsi dire, par quelque avantage temporel, l'acte, n'ayant
plus rien de surnaturel, ne pourrait plus mériter une
récompense de ce genre. Supposez, d'un autre
côté, qu'en vertu d'une loi divine, la main d'un
voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on
s'abstiendra de voler comme on s'abstiendrait de porter la main
sous la hache d'un boucher; l'ordre moral disparaîtrait
entièrement. Pour accorder donc cet ordre (le seul
possible pour des êtres intelligents, et qui est
d'ailleurs prouvé par le fait) avec les lois de la
justice, il fallait que la vertu fût
récompensée et le vice puni, même
temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait
que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel
fût attribué à la vertu, et le lot
proportionnel de malheur, dévolu au vice; mais que
l'individu ne fût jamais sûr de rien: et c'est en
effet ce qui est établi. Imaginez toute autre
hypothèse; elle vous mènera directement à
la destruction de l'ordre moral, ou à la création
d'un autre monde.
Pour en venir maintenant au détail, commençons,
je vous prie, par la justice humaine. Dieu ayant voulu faire
gouverner les hommes par des hommes, du moins
extérieurement, il a remis aux souverains
l'éminente prérogative de la punition des crimes,
et c'est en cela surtout qu'ils sont ses représentants.
J'ai trouvé sur ce sujet un morceau admirable dans les
lois de Menu; permettez-moi de vous le lire dans le
troisième volume des OEuvres du chevalier William
Jones, qui est là sur ma table.
LE CHEVALIER.
Lisez, s'il vous plaît; mais avant, ayez la
bonté de me dire ce que c'est que le roi Menu, auquel je
n'ai jamais eu l'honneur d'être présenté.
LE COMTE.
Menu, M. le chevalier, est le grand législateur des
Indes. Les uns disent qu'il est fils du Soleil, d'autres veulent
qu'il soit fils de Brahma, la première personne de la
Trinité indienne [ Maurice's history of Indostan. London, in-4, tom. I, pag. 53-54; et tom. II, pag. 57 ]. Entre ces deux opinions,
également probables, je demeure suspendu sans espoir de
me décider. Malheureusement encore il m'est
également impossible de vous dire à quelle
époque l'un ou l'autre de ces deux pères engendra
Menu. Le chevalier Jones, de docte mémoire, croit que le
code de ce législateur est peut-être
antérieur au Pentateuque, et certainement au moins
antérieur à tous les législateurs de la
Grèce [Sir William Jones's works, tom. III ]. Mais M. Pinkerton, qui a bien aussi quelque droit à notre confiance, a pris la liberté
de se moquer des Brahmes, et s'est cru en état de leur
prouver que Menu pourrait fort bien n'être qu'un
honnête légiste du XIIIe siècle [ Géogr., tom. VI de la traduction française, pag. 260-261 ]. Ma
coutume n'est pas de disputer pour d'aussi légères
différences; ainsi, messieurs, je vais vous lire le
morceau en question, dont nous laisserons la date en blanc:
écoutez bien.
' Brahma, au commencement des temps, créa pour
l'usage des rois le génie des peines, il lui donna un
corps de pure lumière: ce génie est son fils; il
est la justice même et le protecteur de toutes les choses
créées. Par la crainte de ce génie tous les
êtres sensibles, mobiles ou immobiles [ Fixed or locomotive. Ibid., pag. 223 ], sont
retenus dans l'usage de leurs jouissances naturelles, et ne
s'écartent point de leur devoir. Que le roi donc,
lorsqu'il aura bien et dûment considéré le
lieu, le temps, ses propres forces et la loi divine, inflige les
peines justement à tous ceux qui agissent injustement: le
châtiment est un gouverneur actif; il est le
véritable administrateur des affaires publiques, il est
le dispensateur des lois, et les hommes sages l'appellent le répondant
des quatre ordres de l'état, pour l'exact accomplissement
de leurs devoirs. Le châtiment gouverne l'humanité
entière; le châtiment la préserve; le
châtiment veille pendant que les gardes humains dorment.
Le sage considère le châtiment comme la perfection
de la justice. Qu'un monarque indolent cesse de punir, et le
plus fort finira par faire rôtir le plus faible. La race
entière des hommes est retenue dans l'ordre par le
châtiment; car l'innocence ne se trouve guère, et
c'est la crainte des peines qui permet à l'univers de
jouir du bonheur qui lui est destiné. Toutes les classes
seraient corrompues, toutes les barrières seraient
brisées: il n'y aurait que confusion parmi les hommes si
la peine cessait d'être infligée ou l'était
injustement: mais lorsque la Peine, au teint noir, à
l'oeil enflammé, s'avance pour détruire le crime,
le peuple est sauvé si le juge a l'oeil
juste [ Sir William Jones's works, tom III, pag. 223-224 ].
LE SÉNATEUR.
Admirable! magnifique! vous êtes un excellent homme de
nous avoir déterré ce morceau de philosophie
indienne: en vérité la date n'y fait rien.
LE COMTE.
Il a fait la même impression sur moi. J'y trouve la
raison européenne avec une juste mesure de cette emphase
orientale qui plaît à tout le monde quand elle
n'est pas exagérée: je ne crois pas qu'il soit
possible d'exprimer avec plus de noblesse et d'énergie
cette divine et terrible prérogative des souverains: La
punition des coupables.
Mais permettez qu'averti par ces tristes expressions,
j'arrête un instant vos regards sur un objet qui choque la
pensée sans doute, mais qui est cependant très
digne de l'occuper.
De cette prérogative redoutable dont je vous parlais
tout à l'heure résulte l'existence
nécessaire d'un homme destiné à infliger
aux crimes les châtiments décernés par la
justice humaine; et cet homme, en effet, se trouve partout, sans
qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car la raison ne
découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de
déterminer le choix de cette profession. Je vous crois
trop accoutumés à réfléchir,
messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de
méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet
être inexplicable qui a préféré
à tous les métiers agréables, lucratifs,
honnêtes et même honorables qui se présentent
en foule à la force ou à la
dextérité humaine, celui de tourmenter et de
mettre à mort ses semblables? Cette tête, ce coeur
sont-ils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien
de particulier et d'étranger à notre nature? Pour
moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous
extérieurement; il naît comme nous; mais c'est un
être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille
humaine il faut un décret particulier, un FIAT de la
puissance créatrice. Il est créé comme un
monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et
comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion
ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle
désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris
possession que les autres habitations reculent jusqu'à ce
qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette
solitude et de cette espèce de vide formé autour
de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui
font connaître la voix de l'homme: sans eux il ne
connaîtrait que les gémissements... Un signal
lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient
frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui: il
part; il arrive sur une place publique couverte d'une foule
pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un
parricide, un sacrilège: il le saisit, il l'étend,
il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras:
alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que
le cri des os qui éclatent sous la barre, et les
hurlements de la victime. Il la détache; il la porte sur
une roue: les membres fracassés s'enlacent dans les
rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et
la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par
intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui
appellent la mort. Il a fini: le coeur lui bat, mais c'est de
joie; il s'applaudit; il dit dans son coeur: Nul ne roue
mieux que moi. Il descend: il tend sa main souillée
de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces
d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes
écartés par l'horreur. Il se met à table,
et il mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en
s'éveillant, il songe à tout autre chose
qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui:
Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier.
Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent
à dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est
honnête homme, qu'il est estimable, etc. Nul
éloge moral ne peut lui convenir; car tous supposent des
rapports avec les hommes, et il n'en a point.
Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute
subordination repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et
le lien de l'association humaine. Otez du monde cet agent
incompréhensible; dans l'instant même l'ordre fait
place au chaos, les trônes s'abîment et la
société disparaît. Dieu qui est l'auteur de
la souveraineté, l'est donc aussi du châtiment: il
a jeté notre terre sur ces deux pôles; car
Jéhovah est le maître des deux pôles, et sur
eux il fait tourner le monde [ Domini enim sunt cardines terrae, et posuit super eos orbem. (Cant. Annae, I. Reg. II, 8.) ]. Il y a donc dans le
cercle temporel une loi divine et visible pour la punition du
crime; et cette loi, aussi stable que la société
qu'elle fait subsister, est exécutée
invariablement depuis l'origine des choses: le mal étant
sur la terre, il agit constamment; et par une conséquence
nécessaire il doit être constamment
réprimé par le châtiment; et en effet, nous
voyons sur toute la surface du globe une action constante de
tous les gouvernements pour arrêter ou punir les attentats
du crime: le glaive de la justice n'a point de fourreau;
toujours il doit menacer ou frapper. Qu'est-ce donc qu'on veut
dire lorsqu'on se plain de l'impunité du crime?
Pour qui sont le knout, les gibets, les roues et les
bûchers? Pour le crime apparemment. Les erreurs des
tribunaux sont des exceptions qui n'ébranlent point la
règle: j'ai d'ailleurs plusieurs réflexions
à vous proposer sur ce point. En premier lieu, ces
erreurs fatales sont bien moins fréquentes qu'on ne
l'imagine: l'opinion étant, pour peu qu'il soit permis de
douter, toujours contraire à l'autorité, l'oreille
du public accueille avec avidité les moindres bruits qui
supposent un meurtre judiciaire; mille passions individuelles
peuvent se joindre à cette inclination
générale, mais j'en atteste votre longue
expérience, M. le sénateur; c'est une chose
excessivement rare qu'un tribunal homicide par passion ou par
erreur. Vous riez, M. le chevalier!
LE CHEVALIER.
C'est que dans ce moment j'ai pensé aux Calas;
et les Calas m'ont fait penser au cheval et à toute
l'écurie [ À l'époque où la mémoire de
Calas fut réhabilitée, le duc d'A... demandait
à un habitant de Toulouse comment il était
possible que le tribunal de cette ville se fût
trompé aussi cruellement; à quoi ce dernier
répondit par le proverbe trivial: Il n'y a pas de bon
cheval qui ne bronche. À la bonne heure,
répliqua le duc, mais toute une écurie! ].
Voilà comment les
idées s'enchaînent, et comment l'imagination ne
cesse d'interrompre la raison.
LE COMTE.
Ne vous excusez pas, car vous me rendez service en me faisant
penser à ce jugement fameux qui me fournit une preuve de
ce que je vous disais tout à l'heure. Rien de moins
prouvé, messieurs, je vous l'assure, que l'innocence de
Calas. Il y a mille raisons d'en douter, et même de croire
le contraire; mais rien ne m'a frappé comme une lettre
originale de Voltaire au célèbre Tronchin de
Genève, que j'ai lue tout à mon aise, il y a
quelques années. Au milieu de la discussion publique la
plus animée, où Voltaire se montrait et
s'intitulait le tuteur de l'innocence et le vengeur de
l'humanité, il bouffonnait dans cette lettre comme s'il
avait parlé de l'opéra-comique. Je me rappelle
surtout cette phrase qui me frappa: Vous avez trouvé
mon mémoire trop chaud, mai je vous en prépare un
autre AU BAIN-MARIE. C'est dans ce style grave et
sentimental que le digne homme parlait à l'oreille d'un
homme qui avait sa confiance, tandis que l'Europe retentissait
de ses Trénodies fanatiques.
Mais laissons là Calas. Qu'un innocent
périsse, c'est un malheur comme un autre,
c'est-à-dire commun à tous les hommes. Qu'un
coupable échappe, c'est une autre exception du même
genre. Mais toujours il demeure vrai, généralement
parlant, qu'il y a sur la terre un ordre universel et visible
pour la punition temporelle des crimes; et je dois encore
vous faire observer que les coupables ne trompent pas à
beaucoup près l'oeil de la justice aussi souvent qu'il
serait permis de le croire si l'on n'écoutait que la
simple théorie, vu les précautions infinies qu'ils
prennent pour se cacher. Il y a souvent dans les circonstances
qui décèlent les plus habiles
scélérats, quelque chose de si inattendu, de si
surprenant, de si imprévoyable, que les hommes,
appelés par leur état ou par leurs
réflexions à suivre ces sortes d'affaires, se
sentent inclinés à croire que la justice humaine
n'est pas tout à fait dénuée, dans la
recherche des coupables, d'une certaine assistance
extraordinaire.
Permettez-moi d'ajouter encore une considération pour
épuiser ce chapitre des peines. Comme il est très
possible que nous soyons dans l'erreur lorsque nous accusons la
justice humaine d'épargner un coupable, parce que celui
que nous regardons comme tel ne l'est réellement pas; il
est, d'un autre côté, également possible
qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a
pas commis, l'ait réellement mérité par un
autre crime absolument inconnu. Heureusement et malheureusement,
il y a plusieurs exemples de ce genre prouvés par l'aveu
des coupables; et il y en a, je crois, un plus grand nombre que
nous ignorons. Cette dernière supposition mérite
surtout grande attention; car quoique les juges, dans ce cas,
soient grandement coupables ou malheureux, la Providence, pour
qui tout est moyen, même l'obstacle, ne s'est pas moins
servi du crime ou de l'ignorance pour exécuter cette
justice temporelle que nous demandons; et il est sûr que
les deux suppositions restreignent notablement le nombre des
exceptions. Vous voyez donc combien cette prétendue
égalité que j'avais d'abord supposée se
trouve déjà dérangée par la seule
considération de la justice humaine.
De ces punitions corporelles qu'elle inflige, passons
maintenant aux maladies. Déjà vous me
prévenez. Si on ôtait de l'univers
l'intempérance dans tous les genres, on en chasserait la
plupart des maladies, et peut-être même serait-il
permis de dire toutes. C'est ce que tout le monde peut voir en
général et d'une manière confuse; mais il
est bon d'examiner la chose de près. S'il n'y avait point
de mal moral sur la terre, il n'y aurait point de mal physique;
et puisqu'une infinité de maladies sont le produit
immédiat de certains désordres, n'est-il pas vrai
que l'analogie nous conduit à généraliser
l'observation? Avez-vous présente par hasard la tirade
vigoureuse et quelquefois un peu dégoûtante de
Sénèque sur les maladies de son siècle? Il
est intéressant de voir l'époque de Néron
marquée par une affluence de maux inconnus aux temps qui
la précédèrent. Il s'écrie
plaisamment: ' Seriez-vous par hasard étonné
de cette innombrable quantité de maladies? comptez les
cuisiniers [ Innumerabilis esse morbos miraris? coquos numera.
(Sen. Ep. XCV.) ].
Il se fâche surtout contre les
femmes: ' Hippocrate, dit-il, l'oracle de la
médecine, avait dit que les femmes ne sont point sujettes
à la goutte. Il avait raison sans doute de son temps,
aujourd'hui il aurait tort. Mais puisqu'elles ont
dépouillé leur sexe pour revêtir l'autre,
qu'elles soient donc condamnées à partager tous
les maux de celui dont elles ont adopté tous les vices.
Que le ciel les maudisse pour l'infâme usurpation que
ces misérables ont osé faire sur le nôtre! [ C'est en effet cela, à peu près du moins.
Cependant on fera bien de lire le texte. L'épouvantable
tableau que nous présente ici Sénèque
mérite également l'attention du médecin et
celle du moraliste. ]
Il y a sans doute des maladies qui ne sont, comme on ne l'aura
jamais assez dit, que les résultats accidentels d'une loi
générale: l'homme le plus moral doit mourir; et
deux hommes qui font une course forcée, l'un pour sauver
son semblable et l'autre pour l'assassiner, peuvent l'un et
l'autre mourir de pleurésie; mais quel nombre effrayant
de maladies en général et d'accidents particuliers
qui ne sont dus qu'à nos vices! Je me rappelle que
Bossuet, prêchant devant Louis XIV et toute sa cour,
appelait la médecine en témoignage sur les suites
funestes de la volupté [ ' Les tyrans ont-ils jamais inventé des
tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font
souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené
dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les
médecins enseignent d'un commun accord que ces funestes
complications de symptômes et de maladies qui
déconcertent leur art, confondent leurs
expériences, démentent si souvent les anciens
aphorismes, ont leur source dans les plaisirs. (Sermon
contre l'amour des plaisirs, I. point.) Cet homme dit ce qu'il
veut: rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui ].
Il avait grandement raison de citer ce qu'il y avait de plus présent et de
plus frappant; mais il aurait été en droit de
généraliser l'observation; et pour moi je ne puis
me refuser au sentiment d'un nouvel apologiste qui a soutenu que
toutes les maladies ont leur source dans quelque vice proscrit
par l'Évangile; que cette loi sainte contient la
véritable médecine du corps autant que celle de
l'âme; de manière que, dans une
société de justes qui en feraient usage, la mort
ne serait plus que l'inévitable terme d'une vieillesse
saine et robuste; opinion qui fut, je crois,
celle d'Origène (Note 3). Ce qui
nous trompe sur ce point, c'est que lorsque l'effet n'est pas
immédiat, nous ne l'apercevons plus; mais il n'est pas
moins réel. Les maladies, une fois établies, se
propagent, se croisent, s'amalgament par une affinité
funeste; en sorte que nous pouvons porter aujourd'hui la peine
physique d'un excès commis il y a plus d'un
siècle. Cependant, malgré la confusion qui
résulte de ces affreux mélanges, l'analogie entre
les crimes et les maladies est visible pour tout observateur
attentif. Il y a des maux comme il y a des crimes actuels
et originels, accidentels, habituels, mortels et véniels.
Il y a des maladies de colère, de gourmandise,
d'incontinence, etc. Observez de plus qu'il y a des crimes qui
ont des caractères, et par conséquent des noms
distinctifs dans toutes les langues, comme le meurtre, le
sacrilège, l'inceste, etc.; et d'autres qu'on ne saurait
désigner que par des termes généraux, tels
que ceux de fraude, d'injustice, de violence, de malversation,
etc. Il y a de même des maladies
caractérisées,comme l'hydropisie, la phtisie, l'apoplexie, etc.; et d'autres qui ne peuvent être désignées que par les noms généraux de malaises, d'incommodités, de douleurs, de fièvres innommées, etc. Or, plus l'homme est vertueux, et plus il est à l'abri des maladies qui ont des noms (Note 4).
Bacon, quoique protestant, n'a pu se dispenser
d'arrêter son oeil observateur sur ce grand nombre de
Saints (moines surtout et solitaires) que Dieu a favorisés d'une longue vie (Note 5); et l'observation contraire n'est pas moins frappante, puisqu'il n'y a pas un vice, pas un crime, pas une passion désordonnée qui ne produise dans l'ordre physique
un effet plus ou moins funeste, plus ou moins
éloigné. Une belle analogie entre les maladies et
les crimes se tire de ce que le divin Auteur de notre Religion,
qui était bien le maître, pour autoriser sa mission
aux yeux des hommes, d'allumer des volcans ou de faire tomber la
foudre, mais qui ne dérogea jamais aux lois de la nature
que pour faire du bien aux hommes; que ce divin Maître,
dis-je, avant de guérir les malades qui lui
étaient présentés, ne manquait jamais de
remettre leurs péchés, ou daignait rendre
lui-même un témoignage public à la foi vive
qui les avait réconciliés [ Bourdaloue a fait à peu près la même
observation dans son sermon sur la prédestination: VIS
SANUS FIERI? chef-d'oeuvre d'une logique saine et consolante. ]: et qu'y a-t-il
encore de plus marquant que ce qu'il dit au lépreux:
' Vous voyez que je vous ai guéri; prenez garde
maintenant de ne plus pécher, de peur qu'il ne vous
arrive pis?
Il semble même qu'on est conduit à
pénétrer en quelque manière ce grand
secret, si l'on réfléchit sur une
vérité dont l'énonciation seule est une
démonstration pour tout homme qui sait quelque chose en
philosophie, savoir: ' Que nulle maladie ne
saurait avoir une cause matérielle (Note 6).
Cependant, quoique la raison, la révélation et
l'expérience se réunissent pour nous convaincre de
la funeste liaison qui existe entre le mal moral et le mal
physique, non seulement nous refusons d'apercevoir les suites
matérielles de ces passions qui ne résident que
dans l'âme, mais nous n'examinons point assez, à
beaucoup près, les ravages de celles qui ont leurs
racines dans les organes physiques, et dont les suites visibles
devraient nous épouvanter davantage. Mille fois, par
exemple, nous avons répété le vieil adage,
que la table tue plus de monde que la guerre; mais il y a
bien peu d'hommes qui réfléchissent assez sur
l'immense vérité de cet axiome. Si chacun veut
s'examiner sévèrement, il demeurera convaincu
qu'il mange peut-être la moitié plus qu'il ne doit.
De l'excès sur la quantité, passez aux abus sur la
qualité: examinez dans tous ses détails cet art
perfide d'exciter un appétit menteur qui nous tue; songez
aux innombrables caprices de l'intempérance, à ces
compositions séductrices qui sont
précisément pour notre corps ce que les mauvais
livres sont pour notre esprit, qui en est tout à la fois
surchargé et corrompu; et vous verrez clairement comment
la nature, continuellement attaquée par ces vils
excès, se débat vainement contre nos attentats de
toutes les heures; et comment il faut, malgré ses
merveilleuses ressources, qu'elle succombe enfin, et qu'elle
reçoive dans nous les germes de mille maux. La
philosophie seule avait deviné depuis longtemps que toute
la sagesse de l'homme était renfermée en deux
mots: SUSTINE ET ABSTINE [ Souffre et abstiens-toi. C'est le fameux ##ANEXOY KAI APEXOY des Stoïciens ].
Et quoique cette faible législatrice prête au ridicule, même par ses
meilleures lois, parce qu'elle manque de puissance pour se faire
obéir, cependant il faut être équitable et
lui tenir compte des vérités qu'elle a
publiées; elle a fort bien compris que les plus fortes
inclinations de l'homme étant vicieuses au point qu'elles
tendent évidemment à la destruction de la
société, il n'avait pas de plus grand ennemi que
lui-même, et que, lorsqu'il avait appris à se
vaincre, il savait tout [ Le plus simple, le plus pieux, le plus humble, et par toutes ces raisons le plus pénétrant des
écrivains ascétiques , a dit ' que notre
affaire de tous les jours est de nous rendre plus forts que
nous-mêmes. Hoc deberet esse negotium nostrum...
quotidie se ipso fortiorem fieri (De Imit., l. I, c. 3, n. 3), maxime qui serait digne d'Épictète chrétien ].
Mais la loi chrétienne,
qui n'est que la volonté révélée de
celui qui sait tout et qui peut tout, ne se borne pas à
de vains conseils: elle fait de l'abstinence en
général, ou de la victoire habituelle
remportée sur nos désirs, un précepte
capital qui doit régler toute la vie de l'homme; et de
plus, elle fait de la privation plus ou moins
sévère, plus ou moins fréquente, des
plaisirs de la table, même permis, une loi fondamentale
qui peut bien être modifiée selon les
circonstances, mais qui demeure toujours invariable dans son
essence. Si nous voulions raisonner sur cette privation qu'elle
appelle jeûne, en la considérant d'une
manière spirituelle, il nous suffirait d'écouter
et de comprendre l'Église lorsqu'elle dit à Dieu,
avec l'infaillibilité qu'elle en a reçue: Tu te
sers d'une abstinence corporelle pour élever nos esprits
jusqu'à toi, pour réprimer nos vices, pour nous
donner des vertus que tu puisses récompenser [ Qui corporali jejunio vitia compromis, mentem elevas,
virtutem largiris et praemia. (Préface de la Messe
pendant le carême.) Platon a dit que, si la nature n'avait
pas de moyens physiques pour prévenir, du moins en
partie, les suites de l'intempérance, ce vice brutal
suffirait seul pour rendre l'homme inhabile à tous les
dons du génie, des grâces et de la vertu, et pour
éteindre en lui l'esprit divin (In Tim. Opp., tom. X,
pag. 394) ];
mais je ne veux point encore sortir du cercle temporel: souvent
il m'est arrivé de songer avec admiration et même
avec reconnaissance à cette loi salutaire qui oppose des
abstinences légales et périodiques à
l'action destructive que l'intempérance exerce
continuellement sur nos organes, et qui empêche au moins
cette force de devenir accélératrice en
l'obligeant à recommencer toujours. Jamais on n'imagina
rien de plus sage, même sous le rapport de la simple
hygiène; jamais on n'accorda mieux l'avantage temporel de
l'homme avec ses intérêts et ses besoins d'un ordre
supérieur.
LE SÉNATEUR.
Vous venez d'indiquer une des grandes sources du mal
physique, et qui seule justifie en grande partie la Providence
dans ses voies temporelles, lorsque nous osons la juger sous ce
rapport; mais la passion la plus effrénée et la
plus chère à la nature humaine est aussi celle qui
doit le plus attirer notre attention, puisqu'elle verse seule
plus de maux sur la terre que tous les autres vices ensemble.
Nous avons horreur du meurtre; mais que sont tous le meurtres
réunis, et la guerre même, comparés au vice,
qui est comme le mauvais principe, homicide dès le
commencement [ Homicida ab initio. (Joan. VIII, 44.) ],
qui agit sur le possible, tue ce qui
n'existe point encore, et ne cesse de veiller sur les sources de
la vie pour les appauvrir ou les souiller? Comme il doit
toujours y avoir dans le monde, en vertu de sa constitution
actuelle, une conspiration immense pour justifier, pour
embellir, j'ai presque dit pour consacrer ce vice, il n'y en a
pas sur lequel les saintes pages aient accumulé plus
d'anathèmes temporels. Le sage nous dénonce avec
un redoublement de sagesse les suites funestes des nuits coupables (Note 7); et si nous regardons autour de nous avec des yeux purs et bien dirigés, rien ne nous empêche d'observer l'incontestable accomplissement de ces anathèmes. La reproduction de l'homme, qui, d'un côté, lerapproche de la brute; l'élève, de l'autre,
jusqu'à la pure intelligence par les lois qui environnent
ce grand mystère de la nature, et par la sublime
participation accordée à celui qui s'en est rendu
digne. Mais que la sanction de ces lois est terrible! Si nous
pouvions apercevoir clairement tous les maux qui
résultent des générations
désordonnées et des innombrables profanations de
la première loi du monde, nous reculerions d'horreur.
Voilà pourquoi la seule Religion vraie est aussi la seule qui, sans pouvoir tout dire à l'homme, se soit néanmoins emparée du mariage et l'ait
soumis à de saintes ordonnances (Note 8).
Je crois même que sa législation sur ce point doit être mise au rang des preuves les plus sensibles de sa divinité. Les sages de l'antiquité, quoique
privés des lumières que nous possédons,
étaient cependant plus près de l'origine des
choses, et quelques restes des traditions primitives
étaient descendus jusqu'à eux; aussi voyons-nous
qu'ils s'étaient fortement occupés de ce sujet
important; car non seulement ils croyaient que les vices moraux
et physiques se transmettaient des pères aux enfants;
mais par une suite naturelle de cette croyance, ils
avertissaient l'homme d'examiner soigneusement l'état de
son âme, lorsqu'il semblait n'obéir
qu'à des lois matérielles (Note 9).
Que n'auraient-ils pas dit s'ils avaient vu ce que c'est que
l'homme et ce que peut sa volonté! Que les hommes donc ne
s'en prennent qu'à eux-mêmes de la plupart des maux
qui les affligent: ils souffrent justement ce qu'ils feront
souffrir à leur tour. Nos enfants porteront la peine de
de nos fautes; nos pères les ont vengés d'avance.
LE CHEVALIER.
Savez-vous bien, mon respectable ami, que si vous
étiez entendu par certains hommes de ma connaissance, ils
pourraient bien vous accuser d'être illuminé.
LE SÉNATEUR.
Si ces hommes dont vous me parlez m'adressaient le compliment
au pied de la lettre, je les en remercierais sincèrement;
car il n'y aurait rien de plus heureux ni de plus honorable que
d'être réellement illuminé; mais ce
n'est pas ce que vous entendez. En tout cas, si je suis
illuminé, je ne suis pas au moins de ceux dont nous
parlions tout à l'heure ; car mes lumières
ne viennent pas sûrement de chez eux. Au demeurant, si le
genre de nos études nous conduit quelquefois à
feuilleter les ouvrages de quelques hommes extraordinaires, vous
m'avez fourni vous-même une règle sûre pour
ne pas nous égarer, règle à laquelle vous
nous disiez, il n'y a qu'un moment, M. le chevalier, que vous
soumettiez constamment votre conduite. Cette règle est
celle de l'utilité générale. Lorsqu'une
opinion ne choque aucune vérité reconnue, et
qu'elle tend d'ailleurs à élever l'homme, à
le perfectionner, à le rendre maître de ses
passions, je ne vois pas pourquoi nous la repousserions. L'homme
peut-il être trop pénétré de sa
dignité spirituelle? Il ne saurait certainement se
tromper en croyant qu'il est pour lui de la plus haute
importance de n'agir jamais dans les choses qui ont
été remises en son pouvoir, comme un instrument
aveugle de la Providence; mais comme un ministre intelligent,
libre et soumis, avec la volonté antérieure et
déterminée d'obéir aux plans de celui qui
l'envoie. S'il se trompe sur l'étendue des effets qu'il
attribue à cette volonté, il faut avouer qu'il se
trompe bien innocemment, et j'ose ajouter bien heureusement.
LE COMTE.
J'admets de tout mon coeur cette règle de
l'utilité, qui est commune à tous les hommes; mais
nous en avons une autre, vous et moi, M. le chevalier, qui nous
garde de toute erreur; c'est celle de l'autorité. Qu'on
dise, qu'on écrive tout ce qu'on voudra; nos pères
ont jeté l'ancre, tenons-nous-y, et ne craignons pas plus
les illuminés que les impies. En écartant, au
reste, de cette discussion tout ce qu'on pourrait regarder comme
hypothétique, je serai toujours en droit de poser ce
principe incontestable, que les vices moraux peuvent
augmenter le nombre de l'intensité des maladies
jusqu'à un point qu'il est impossible d'assigner; et
réciproquement, que ce hideux empire du
mal physique peut être resserré par la vertu,
jusqu'à des bornes qu'il est tout aussi impossible de
fixer (Note 10). Comme il n'y a pas
le moindre doute sur la vérité de cette
proposition, il n'en faut pas davantage pour justifier les voies
de la Providence même dans l'ordre temporel, si l'on joint
surtout cette considération à celle de la justice
humaine, puisqu'il est démontré que, sous ce
double rapport, le privilège de la vertu est
incalculable, indépendamment de tout appel à la
raison, et même de toute considération religieuse.
Voulez-vous maintenant que nous sortions de l'ordre temporel?
LE CHEVALIER.
Je commence à m'ennuyer si fort sur la terre, que vous
ne me fâcheriez pas si vous aviez la bonté de me
transporter un peu plus haut. Si donc...
LE SÉNATEUR.
Je m'oppose au voyage pour ce soir. Le plaisir de la
conversation nous séduit, et le jour nous trompe; car il
est minuit sonné. Allons donc nous coucher sur la foi
seule de nos montres, et demain soyons fidèles au
rendez-vous.
LE COMTE.
Vous avez raison: les hommes de notre âge doivent, dans
cette saison, se prescrire une nuit de convention pour dormir
paisiblement, comme ils doivent se faire un jour factice en
hiver pour favoriser le travail. Quant à M. le chevalier,
rien n'empêche qu'après avoir quitté ses
graves amis il n'aille s'amuser dans le beau monde. Il trouvera
sans doute plus d'une maison où l'on n'est point encore
à table.
LE CHEVALIER.
Je profiterai de votre conseil, à condition cependant
que vous me rendrez la justice de croire que je ne suis point
sûr, à beaucoup près, de m'amuser dans ce
beau monde autant qu'ici. Mais
dites-moi, avant de nous séparer, si le mal et le bien ne
seraient point, par hasard, distribués dans le monde
comme le jour et la nuit. Aujourd'hui nous n'allumons les
bougies que pour la forme: dans six mois nous ne les
éteindrons à peine. À Quito on les allume et les
éteint chaque jour à la même heure. Entre
ces deux extrémités, le jour et la nuit vont
croissant de l'équateur au pôle, et en sens
contraire dans un ordre invariable; mais, à la fin de
l'année, chacun a son compte, et tout homme a reçu
ses quatre mille trois cent quatre-vingts heures de jour et
autant de nuit. Qu'en pensez-vous, M. le comte?
LE COMTE.
Nous en parlerons demain.
FIN DU PREMIER ENTRETIEN
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